Selon les cas, le confinement a exacerbé les tensions ou généré un apaisement dans les familles. Décryptage de ces mécanismes avec le grand spécialiste de la parentalité Gordon Neufeld.

La vision de Gordon Neufeld sur nos réponses au stress

Dans un précédent article, je vous présentais les recherches de Sonia Lupien  : le stress est utile pour nous permettre l’adaptation et donc la survie !

Gordon Neufeld, psychologue clinicien, expert du développement de l’enfant, va plus loin dans son approche ! Il a consacré plus de quarante ans de sa vie à travailler avec des enfants, des adolescents, leurs parents et leurs éducateurs. Il propose, à ce jour, l’approche développementale la plus pertinente que je connaisse 1J’ai eu la chance de suivre pendant presque deux ans, des formations prodiguées par l’Institut Neufeld et de pouvoir les mettre en perspective avec d’autres modèles comme la Spirale dynamique (étape du développement des individus) et ou l’ennéagramme (profil de personnalités des individus) pour ensuite les appliquer en Mentoring Parental.

Selon Gordon Neufeld, l’un des besoins prééminent des mammifères est le « TOGERTHERNESS », c’est-à-dire le ‘être ensemble’, se sentir connecté et solidaire dans une impression d’unité. Ainsi, l’un des plus grands stress de l’humain est la perte de cette unité : l’angoisse de séparation.

Nos trois réponses face au complexe de séparation

Heureusement, la nature est bien faite et nous disposons de trois grandes réponses, trois émotions ou états internes, pour gérer ce complexe de séparation :

  1. « ALARM » : un état interne qui occasionne anxiété, peur, angoisse. Cette émotion existe pour nous mettre en état d’alerte, en vigilance afin de réduire la séparation, l’éviter (quand le lien est menacé par cette séparation).
  2. « FRUSTRATION » : un vécu d’agacement, de frustration qui peut aller jusqu’à la colère lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Cet état a pour rôle de générer l’énergie qui permettra le changement
  3. « PURSUIT OF ATTACHEMENT  » : consiste à rechercher le lien pour compenser la perte de ce sentiment d’unité : une poursuite de la recherche de connexion.
Les trois centres en ennéagramme

Les experts du modèle de l’ennéagramme auront bien évidement reconnu ici les trois problématiques de base des trois centres ou formes d’intelligence : l’intelligence de l’action (ou centre instinctif), l’intelligence des émotions (centre émotionnel), l’intelligence de la pensée (ou centre mental) :

  1. les mentaux ont une relation récurrente à la peur
  2. les instinctifs manifestent une propension à la colère exprimée, refoulée ou inconsciente (frustration),
  3. les émotionnels ont une problématique bien connue liée aux émotions et à la poursuite de la reconnaissance de ces émotions (orienté vers les autres ou vers leurs propres émotions).

Ainsi, un enfant qui vit une séparation ou perçoit inconsciemment un risque de séparation va se retrouver dans des états anormaux d’alarme, de frustration ou de recherche du lien sans savoir mettre de mots sur ses maux.
Rappelons ici que le « dodo » est une séparation importante ! Clin d’œil aux parents qui m’ont écrit au sujet de l’aggravation des angoisses nocturnes. Un article est à venir sur ce thème (vous pouvez vous abonner au blog pour être informé de sa publication).

Confinement, Covid-19 et Stress

Vous êtes-vous demandé pourquoi le Covid-19 et le confinement génèrent autant de stress, d’angoisses, de réactions irrationnelles ?
Gordon Neufeld nous répond : parce qu’il s’agit d’une rupture subie du lien ! Rupture du lien avec nos habitudes/rituels, avec notre vie d’avant, avec nos certitudes, avec certains de nos proches. Rencontrer le Covid 19, c’est regarder concrètement la mort (séparation ultime) en face à l’échelle planétaire, être confronté à la crainte de perdre nos Anciens, nos proches. Les médias se chargent quotidiennement de nous le rappeler ! C’est l’ensemble du « TOGERTHERNESS », de notre unité, de nos liens, qui est menacé.

Notre câblage ancestral active alors les réponses face à ces angoisses, parfois inconscientes, de séparation.
Lorsqu’il se sent en insécurité, un enfant va, sans réfléchir, se réfugier dans le giron de sa figure parentale. Plus il va être stressé, plus il aura besoin de cette présence (qui peut être un/ses parent.s ou une personne ou un groupe de personnes de référence, par exemple, une fratrie).
D’ailleurs, en cas de stress ou de grosse catastrophe, les humains se regroupent et pour faire front ensemble.

Pour ceux qui comprennent bien l'anglais, je vous propose de découvrir l'intégralité de la vidéo de Gordon Neufel ici (en anglais, durée : 1 h 06)

Exemples appliqués : le confinement amplificateur des états internes

Depuis le début du confinement, je collecte des témoignages et des courriels.
J’ai ainsi pu constater que, dans beaucoup de cas, le confinement est bien vécu car c’est une formidable occasion de regroupement familial, de la consolidation du ‘togetherness » !
Nombreux sont ceux qui évoquent des émotions positives, le sentiment d’avoir « tous les poussins réunis  » sous le toit, l’impression de retrouver un lien perdu avec certains des enfants ou adolescents, la joie de retrouver le temps de l’échange et de la discussion… Ces familles ont retrouvé le « togetherness », ce sentiment d’unité familiale.
Bien sûr, tous les membres du groupe ne seront pas également concernés par cette harmonie et, même dans une famille unie où ce sentiment d’unité perdure, certains pourront manifester des états d’anxiété ou de frustration. Le retour à un état interne positif sera toutefois plus facile.
Pour tous ceux qui sont concernés par cette harmonie, demandez-vous comment ne pas perdre ces liens forts après le confinement !

Et puis, il y a les familles où cette unité n’a malheureusement pas été retrouvée ! Peut-être d’ailleurs n’a-t-elle jamais existé.
Les tensions s’exacerbent, les états de frustration et d’alarme poussent chacun dans ses automatismes et ses réactions les plus négatives. Les réactions émotionnelles toxiques s’enchaînent en cascade telle un jeu de domino.
Peut-être que dans ces familles, la référence en terme d’attachement se situe ailleurs. Car les figures de référence peuvent être des copains ou un oncle/tante/grand-parent dont on est séparé pour cause de confinement.

Voici deux exemples appliqués :

Ma fille ne veut pas rester seule dans sa chambre

Une maman écrit : « Ma fille âgée de bientôt 3 ans me sollicite beaucoup, n’accepte pas de jouer seule, dans la même pièce et encore moins dans sa chambre, malgré mes demandes et mes explications ».
Je connais la mère : vouée corps et âme à son travail, elle court à longueur de journée et se met une pression professionnelle inhumaine. Avant même le confinement, il émanait d’elle un parfum anxiogène : son état de stress et d’anxiété était perceptible par quiconque la croisait.
C’est probablement cette tension extrême qui l’amène à penser que son enfant de trois ans est en capacité de rester seul dans une chambre alors que l’atmosphère est tendue.
Car il est évident qu’à trois ans, l’enfant ne dispose pas encore des capacités cognitives qui lui permettent de comprendre des « explications » ou de répondre à des « demandes ». Il a simplement besoin d’être rassuré par la présence du parent, de la figure d’attachement. Il est difficilement envisageable que, pour des raisons de télétravail ou autre, l’enfant reste seul. Sauf dans le cas d’un attachement fort et de qualité qui va permettre à l’enfant d’accepter de s’isoler : il est alors sûr de sa base de sécurité et de son infaillibilité !
Je vous laisse imaginer le jeu de vases communicants des états internes négatifs entre cette maman et sa fille : les deux s’alimentent dans un cercle vicieux éternel.

Au passage, même pour des enfants plus âgés, la proximité d’une figure d’attachement peut s’avérer indispensable car cette présence rassure inconsciemment l’enfant : il a besoin de garder son parent dans le champ visuel.
Parents, ne vous étonnez donc pas si vos enfants vous demandent de faire leurs devoirs dans la même pièce que vous. Oui, je sais, pour le télétravail, ce n’est pas pratique !

Mon fils a des angoisses nocturnes

Une amie me racontait hier que, depuis quelques jours, son fils, âgé de douze ans, fait des angoisses terribles en pleine nuit, a peur que de mourir ou de perdre sa mère. Elle le retrouve, hurlant la nuit, le cœur battant à tout rompre. Elle s’interroge sur l’état d’alarme irrationnel de l’enfant.
C’est presque normal dans les circonstances actuelles [cet événement s’est produit pendant le confinement lié au Covid-19 en avril 2020.] Le rôle du parent consiste ici à réduire l’état d’anxiété de l’enfant en mettant en place des rituels pour le rassurer et l’apaiser. Dans le cas de cet enfant, le fait de lui proposer des activités physiques et des zones pour décharger ses frustrations a contribué à rétablir le calme dans ses nuits.

Vers des solutions

Souvent, les parents me demandent des recettes ou des baguettes magiques.
La diversité des personnalités, des systèmes de valeurs et des environnements familiaux est trop complexe pour que des recettes fonctionnent systématiquement.
Seule la prise en compte de tous les éléments du système permet de mettre en place des protocoles qui fonctionnent durablement. C’est d’ailleurs ce que je propose dans mes accompagnements parentaux.

À défaut de recettes, vous pouvez vous orienter, avec la « carte et la boussole » de la parentalité.
Voici la tenue à adopter pour arpenter cette carte de la parentalité :

  • Nous draper de la cape de bienveillance : une première étape pas si facile car il faut limiter nos biais cognitifs, nos jugements, nos projections, etc.
  • Adopter la posture de la « safe place » : Neufeld comme d’autres spécialistes du développement considèrent qu’une figure parentale fonctionnelle est un endroit sûr, une base de sécurité pour l’enfant où l’enfant peut déposer ses chagrins, ses inquiétudes et se ressourcer positivement. Bref, un endroit où l’enfant est accueilli et peut partager ses émotions sans être jugé. C’est la posture d’amour inconditionnel !
  • ÊTRE là tout simplement. Si facile à écrire, si difficile à incarner !
    Être là avec chaque cellule de notre être, arrêter le flux des pensées, ce tsunami intérieur qui nous pollue et empêche la pleine présence.
    Être là ne veut pas dire « faire quelque chose avec l’enfant ».
    Être là, ce n’est pas « savoir ce qu’il faut faire » ou « connaître le bon protocole ».
    ÊTRE là, c’est une vraie présence de qualité.
    Avez-vous remarqué cette capacité qu’ont les enfants à percevoir si vous êtes réellement présent ou pas ? Ce don pour poser des questions du genre : « tu es là ou ta tête est encore avec tes copains du travail dans l’ordinateur ? » ou encore cette capacité à faire une « bêtise » ou à générer suffisamment de nuisance pour vous ramener à une présence dans l’ici et maintenant.

Si dans la journée, vous partagez, avec votre enfant, quelques moments dans cette posture de pleine présence, un endroit où il peut déposer ses fardeaux sans crainte d’être jugé, où il est accueilli avec bienveillance, alors vous le verrez davantage apaisé.
Et surtout, n’oubliez pas les rituels et les routines, ils sont là pour apaiser également.

N’hésitez pas à m’écrire pour partager vos questions ou vos témoignages !


1 J’ai eu la chance de suivre pendant presque deux ans, des formations prodiguées par l’Institut Neufeld et de pouvoir les mettre en perspective avec d’autres modèles comme la Spirale dynamique (étape du développement des individus) et ou l’ennéagramme (profil de personnalités des individus) pour ensuite les appliquer en Mentoring Parental.


Montage photo réalisé sous Canva avec une image libre de droits sur Pixabay